L'égalité
Introduction
- Premier point : l'égalité comme concept mathématique et quantitatif
La notion d'égalité se rapporte d'abord au domaine des mathématiques, c'est un concept quantitatif : on dit qu'une quantité est égale à une autre quand l'un est substituable à l'autre.
Par extension, cette notion s'applique à toute chose substituable à une autre mais se rapporte toujours davantage au domaine mathématique et à la quantification.
L'idée de substitution salva veritate introduit un passage entre le concept d'égalité et celui d'identité. Leibniz énonçait (Monadologie, §8, §9), en effet, le principe d'identité des indiscernables, i.e. peuvent être considérées comme identiques deux choses dont l'ensemble des propriétés sont identiques ce que l'on traduira par le fait que l'égalité de l'intégralité des propriétés d'une entité avec l'intégralité des propriétés d'une autre entité rend ces deux entités indiscernables et identiques. Ainsi, on exprime souvent l'identité par l'égalité : A=A.
On peut introduire deux tensions : d'une part, la notion d'égalité telle qu'elle est entendue dans la réflexion politique ne va jamais jusqu'à l'égalité de l'intégralité des propriétés des individus qui composent la société (ce que l'on revendique quand on revendique l'égalité n'a rien à voir avec une exigence d'égalité maximale ou d'identité de soi aux autres au contraire) ; d'autre part, la notion d'égalité renvoyant à la substitution de quantités équivalentes semble difficile à appliquer pour comparer des individus dont toutes les propriétés ne sont pas quantitative au contraire, la plupart des propriétés valorisées dans les échanges sociaux étant qualitatives (mérite, bontés, intelligence, courage...). Comment donc parvenir à appliquer sans perte ni approximation le concept d'égalité au domaine des normes qui règlent les rapports humains.
- égalité et identité
L'identité des individus ne semble pas pouvoir être prise comme un principe politique sérieux alors que l'égalité des individus y prétend. Quand quelqu'un réclame l'égalité au point de vue politique, il ne demande pas tant à être identique aux autres qu'à être traité comme eux : selon les mêmes principes ; ou sinon à ne pas être traité différemment d'eux. Il peut également réclamer l'égalité des chances ou l'égalité des salaires, mais il ne s'agit jamais d'une identité absolue. « L'égalité morale et politique est un principe selon lequel des êtres possédant un même attribut
doivent être traités identiquement pour tout ce qui regarde l'exercice de cet attribut » (Jacques Rancière dans l'article « égalité » du dictionnaire de philosophie). Réclamer l'égalité plutôt que l'identité, c'est réclamer d'être identique à un autre sous certains rapports (le salaire, le traitement, les chances) mais différent sous d'autres, mieux, ça peut être également revendiquer le droit égal pour chacun de vivre différemment des autres ou selon sa propre conception du bien. Ainsi l'égalité au sens où elle est revendiquée se rapportent bien souvent à l'exigence du respect des différences ou au moins d'un principe ne conduisant pas à supprimer les différences auxquels les individus tiennent dans la manière dont ils vivent leur vie.
Le principe d'égalité en politique enveloppe donc très souvent la double revendication contraire : demandant à la fois l'identité et la différence. L'égalité est ici non pas l'égalité de toutes les propriétés d'individus indiscernables les uns des autres mais l'égalité sur certains points d'êtres qui resteront à jamais discernables et qui souhaitent que cette différence soit également défendue chez eux ou chez un autre.
Ainsi, l'égalité au sens politique du terme répugnerait à toute réduction à l'identité. La réduction à l'identité, en effet, pourrait légitimement être considérée comme le symptôme d'un despotisme, de l'imposition d'un mode de vie unique et, in fine, une manière de brimer la liberté et d'assujettir tout le monde à un même modèle. Le contraire même de ce qu'est censé promouvoir l'égalité des droits. En première analyse donc, l'égalité politique semble répugner à tout assujettissement et, en conséquence, être partenaire de la liberté.
- la justice est-elle nécessairement liée à l'égalité ? v. notion d'équité.
Le droit romain, dans le Code de Justinien, introduit l'idée que la justice est rendre à chacun le sien, rendre à chacun ce qui est à lui (suum cuique reddere) – c'est une des maximes du droit romain selon le Code, les deux autres étant (neminem laedere et honeste vivere). Il n'y a ici nulle idée d'égalité. Ainsi, par exemple, le jugement de Salomon ne peut être pris non plus comme l'application d'un principe d'égalité : s'il se propose de couper l'enfant revendiqué par les deux femmes en deux parts égales, il s'agit de faire droit à la propriété qu'elles prétendent chacune avoir sur lui, il s'agit donc d'un jugement équitable mais non égal ; l'égalité est ici une conséquence de l'équité qui vise à rendre à chacun exactement ce qui lui revient. Équitable signifie alors neutre, impartial, pondéré faisant droit à chaque ayant droit proportionnellement à ce qu'il pense avoir, c'est-à-dire rendant à chacun le sien sans ne léser personne. Aussi, si l'équité semble faire partie intégrante de la justice, l'égalité n'apparaît pas comme lui étant naturellement liée.
Il peut être équitable et juste de reconnaître à chacun des choses inégales : la justice veut que le policier qui arrête un délinquant ait plus de droit sur lui que lui sur le policier; la justice veut qu'il soit équitable de donner restituer davantage au riche qui s'est fait dévaliser qu'au pauvre, car rendre à chacun ce qui lui revient, c'est, dans ce cas d'espèce donner chacun des ressources inégales. Ou encore, il nous semble juste de rétribuer davantage quelqu'un qui a plus de mérite que quelqu'un qui en a moins. Bref, l'équité et la justice semblent tissées par une série d'exigences et d'impératifs inégalitaires. v. Bentham qui reproche aux droits de l'homme d'être abstraits et très éloignés de ce qui est praticable pour constituer une société bien ordonnée et juste. Ainsi, critique-t-il l'article des droits de l'homme consacré à l'égalité : « Tous les homes (i.e. : toutes les créatures humaines des deux sexes) demeurent égaux en droits. Par « tous les hommes », on entend sans doute toutes les créatures humaines. Ainsi l'apprenti est-il égal en droits à son maître : il a autant de liberté vis-à-vis du maître que le maître en a à son égard. Il a autant le droit de commander et de le punir » (Commentaire de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, §4, p.28, in. Bentham contre les droits de l'homme, Paris, PUF, 2007).
Bien sûr on pourrait toujours introduire l'idée qu'une forme d'égalité arithmétique (A=A) peut déboucher sur des inégalités : rendre plus au riche détroussé qu'au pauvre, c'est faire en sorte que la réparation soit égale à la lésion (oeil pour oeil, dent pour dent) ; ou à une forme d'égalité géométrique (A/B = B/C) dans la mesure où il est normal que la rétribution soit égale au mérite ce qui implique que le rapport du mérite à la rétribution de X soit égal au rapport du mérite et de la rétribution de Y. L'impératif d'équité qui désigne la forme d'équilibre et d'impartialité que la justice comme contenu doit représenter, apparaît donc avoir une relation non univoque à l'égalité. Pour Aristote l'équité (l'epieikeia est le juste milieu, la pondération, la modération) non l'égalité.
- La notion d'égalité semble devenir centrale pour penser la justice et la politique dans un cadre démocratique par opposition aux notions d'ordre, de hiérarchie et de corps politique, on pense l'égalité comme le moteur et le principe de la légitimité.
Mais, pour autant, au-delà d'une manière formelle de penser la justice, l'égalité apparaît également comme le principe même de la pensée politique moderne. Montesquieu, dans L'Esprit des Lois (Livre 5, §3), avait déjà souligné que l'égalité était le ressort des républiques.
Louis Dumont, dans Homo Aequalis, affirme qu'il y a une rupture entre les société contemporaines fondées sur l'égalité et l'individualisme par opposition aux sociétés fondées sur la hiérarchie et la subordination des hommes au corps social et à ses impératifs (Holisme/individualisme ; Hiérarchie/holisme).
Quand on pense la société à partir de la dignité des individus et sur la base de l'idée qu'ils sont en eux-mêmes porteurs de droits naturels, dès lors on ne peut plus penser que la justice est que chacun occupe sa place au mieux dans un tout social dont il n'est qu'une partie subalterne. La question de l'égalité ne se réduit-elle donc qu'à une question d'ordre historique ou bien traverse-t-elle l'histoire ? La question de l'égalité renvoie-t-elle directement à la reconnaissance entre individus égaux ou bien est-elle une structure de toute justice ?
- Les paradoxes de la liberté : entre idéal et péril pour les sociétés démocratiques.
Pourtant, si l'égalité peut bien être considérée comme le modèle formel de la dispensation de la justice, on ne peut écarter l'idée qu'elle est parcourue de tensions concrètes évoquées par Tocqueville dans la démocratie en Amérique. Dans la République, quand Platon évoque la succession des régimes politiques, fait référence au moment où la démocratie devient anarchie :
« Vois, par exemple, quand le père prend l'habitude de se comporter comme s'il était semblable à son enfant et se met à craindre ses fils, et réciproquement quand le fils se fait l'égal de son père et ne manifeste plus aucun respect ni soumission à l'endroit de ses parents. Dans quel but ? Devenir libre […] Dans ce régime, le maître craint ceux qui sont placés sous sa gouverne et il est complaisant à leur endroit. Les élèves eux, ont peu de respect pour les maîtres, et pas davantage pour leurs pédagogues » [République, Livre 8, 562e-563a].
À son sens l'anarchie n'est pas liée à l'égalité mais à la liberté, mais ça n'est pas la liberté qui pose problème comme telle, c'est l'égale revendication de la liberté par les individus qui, de ce fait, pensent être leur propre maître et ne font plus crédit à aucune autre autorité qu'à eux-mêmes, ce qui dégrade autant la possibilité d'un ordre politique que le niveau d'exigence propre à la vie politique entraînant à la fois la corruption de la cité que celle des individus qui finissent par ne suivre que leurs passions.
Ce que dit Tocqueville peut être rapproché de cela dans la mesure où il considère que l'égalité (l'égalisation des conditions, la revendication d'égalité des individus) les conduit, contre la société élitiste d'ancien régime, à l'affaiblissement des autorités politiques, morales et intellectuelles et, en conséquence, à une dégradation générale du niveau des individus. En ce sens l'inégalité, pour être la condition fondationnelle d'une société juste (l'accord de tous sur des règles qui s'appliquent de la même manière à tous) peut aussi conduire à la perte même de cette société. L'égalité est donc prise dans une tension qui en fait à la fois la source d'un salut et, concomitamment, celle d'un péril.
Tocqueville, La démocratie en Amérique, II, p.13 : « Lorsque les conditions deviennent égales à la suite d'une lutte prolongée entre les différentes classes dont la vieille société était formée, l'envie, la haine et le mépris du voisin, l'orgueil et la confiance exagérée en soi-même, envahissent, pour ainsi dire, le coeur humain et en font quelque temps leur domaine. Ceci, indépendamment de l'égalité, contribue puissamment, à faire qu'ils se défient du jugement les uns des autres et qu'ils ne cherchent la lumière qu'en eux seuls.
Chacun entreprend alors de se suffire et met sa gloire à se faire sur toutes choses des croyances qui lui soient propres. Les hommes ne sont plus liés que par des intérêts et non par des idées, et l'on dirait que les opinions humaines ne forment plus qu'une sorte de poussière intellectuelle qui s'agite de tous côtés, sans pouvoir se rassembler et se fixer.
Ainsi, l'indépendance d'esprit que l'égalité suppose n'est jamais si grande et ne paraît si excessive qu'au moment où l'égalité commence à s'établir et durant le pénible travail qui la fonde. On doit donc distinguer avec soin l'espère de liberté intellectuelle qui l'égalité peut donner, de l'anarchie que la révolution amène. Il faut considérer à part chacune de ces deux choses, pour ne pas concevoir des espérances et des craintes exagérées de l'avenir »
p.17 : « Lorsque les conditions sont inégales et les hommes dissemblables, il y a quelques individus très éclairés, très savants, très puissants par leur intelligence, et une multitude très ignorante et fort bornée. Les gens qui vivent dans les temps d'aristocratie sont donc naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la raison supérieure d'un homme ou d'une classe, tandis qu'ils sont peu disposés à reconnaître l'infaillibilité de la masse.
Le contraire arrive dans les siècles d'égalité.
À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c'est de plus en plus l'opinion qui mène le monde.
Non seulement l'opinion commune est le seul guide qui reste à la raison individuelle chez les peuples démocratiques ; mais elle a chez ces peuples une puissance infiniment plus grande que chez nul autre. Dans les temps d'égalité, les hommes n'ont aucun foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public ; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu'ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se recontre pas du côté du plus grand nombre.
Quand l'homme qui vit dans les pays démocratiques se compare individuellement à tous ceux qui l'environnent, il sent avec orgueil qu'il est égal à chacun d'eux ; mais, lorsqu'il vient à envisager l'ensemble de ses semblables et à se placer lui-même à côté de ce grand corps, il est aussitôt accablé de sa propre insignifiance et de sa faiblesse.
Cette même égalité qui le rend indépendant de chacun de ses concitoyens en particulier, le livre isolé et sans défense à l'action du plus grand nombre »
- l'égalité : droit naturel ou artefact ?
L'égalité apparaît donc comme le plus grand artifice et le plus équivoque des principes. Le plus grand artifice parce l'égalité à laquelle nous allons nous référer est l'égalité morale, c'est-à-dire celle que les hommes essaient d'instaurer non celle qui pourrait se trouver naturellement entre eux. Pourquoi disons nous cela d'emblée alors que la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen donne l'égalité comme l'état naturel du rapport entre les hommes (« les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ») ? Précisément parce que poser l'égalité dans un texte règlementaire en fait l'objet et le programme d'une volonté humaine et non une pure donnée de la nature et la nécessité même d'une déclaration des droits prouve qu'il s'agit moins de constater une réalité ontologique de la nature humaine qu'un programme que la volonté humaine se donne pour promouvoir la justice.
Ainsi, on constaterait plutôt que les hommes ont spontanément tendance à instituer des inégalités entre eux : ces inégalités sont également morale pourrait-on répondre. Cela tendrait donc à montrer que s'il existe un homme naturel, il est surdéterminé par une série de déterminismes sociaux issus de la volonté humaine qui rendent impossible de savoir ce que serait l'homme naturel, si, par hypothèse, il pouvait vivre en dehors d'un contexte social minimal ( c'est ce que dit Rousseau – Second discours, Préface – quand il affirme qu'il ne suffit pas d'imaginer ce que serait l'homme si l'on supprimait les institutions politiques pour savoir ce qu'est l'homme naturel parce que la manière dont il se pense lui-même comme prix dans une hiérarchie de valeurs est déterminé par la société dans laquelle il vit et dont il contribue à reproduire les formes).
Aussi, dirons-nous d'emblée et pour clarifier qu'il ne s'agit pas, pour nous, d'affirmer que l'égalité des hommes est naturelle mais plutôt qu'elle est un projet politique, qu'à ce titre elle est un idéal de la volonté plutôt qu'une vérité du droit naturel. Aussi, notre réflexion tournera-t-elle autour des raisons que l'homme se donne pour opter pour un idéal d'égalité juridique et politique plutôt qu'un idéal hiérarchique et autour des tensions qui sont introduites par les différentes manières qu'il y a de déterminer l'idéal d'égalité en fonction de la manière dont on répond à ce que c'est qu'être égal et à en quoi nous sommes égaux.
Pour ouvrir une réflexion voir aussi l'article « égalité » du Dictionnaire portatif de philosophie de Voltaire.
v. aussi « Le réel de ces sociétés [démocratiques] n'est fait ni de l'aplanissement des inégalités ni de la simple persistance d'une inégalité masquée par les formes et les phrases de l'égalité. Il est plutôt fait de conflits qui continuellement mettent en évidence des formes irrésolues ou déplacées de l'inégalité mais attestent aussi la capacité des dominés à inventer un rapport actuel et dynamique de la règle égalitaire aux cas d'inégalité. » (Rancière, article « égalité » dans l'Encyclopédie de philosophie)
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