lundi 6 décembre 2010

Correction DM : être juste, est-ce revendiquer l'égalité? [début]

L'allégorie de la justice est représentée par une femme aux yeux bandés portant une balance. C'est une représentation intéressante puisqu'elle laisse croire qu'il s'agit pour chaque cas de trouver le poids qui lui convient et que le poids peut varier en fonction de l'acte jugé. La véritable justice se rend les yeux bandées c'est-à-dire avec l'impartialité et la rigueur la plus parfaite. Cela signifie-t-il que la justice est inégalitaire puisqu'elle proportionne toute sanction ou toute récompense à l'acte et qu'il est, en conséquence, normal que, tous les actes étant différents, les mérites et sanctions qui en résultent soient inégaux ? Il faudrait alors dire que pour être juste, il faut savoir être inégal. C'est paradoxal dans la mesure où l'on croit spontanément qu'être juste c'est revendiquer l'égalité. Jusqu'où peut-on donc soutenir une telle affirmation ?
La justice signifie certainement, au sens où elle renvoie à l'équité, le fait de rendre à chacun ce qui lui revient (suum cuique tribuere), cela veut-il dire qu'il n'y a aucune règle de proportion dans la distribution de ce qui revient à chacun ou bien ne peut-on pas se passer de règles communes égales pour tous ? Cela pourrait signifier qu'il faudrait une égalité absolue des individus qui pourrait conduire à l'identité de tous et nier l'identité individuelle, c'est-à-dire la capacité des individus à vivre selon leur propre représentation du bien. Ainsi, l'égalité peut être prise en plusieurs sens mais en première analyse elle renvoie bien à l'équivalence quantitative de deux choses différentes, de sorte qu'il semblerait que l'égalité puisse s'accommoder d'une forme de différence. Mais, dans le même temps, l'égalité de toutes les caractéristiques de deux individus les rendrait indiscernables au sens de Leibniz et donc identiques. À ce compte, on peut se demander s'il faut réclamer l'égalité jusqu'à l'identité ou bien s'il s'agit de réclamer l'égalité dans une certaine mesure où sous certains rapports qui n'interdisent pas la liberté individuelle pour être libre. Si la justice est un ensemble de règles qui permettent à chacun de vivre librement sans subir le pouvoir arbitraire d'autrui, alors il semble bien que celui qui est juste ne peut pas réclamer d'égalité parfaite et absolue autre que l'égalité des libertés, car l'égalisation des conditions de vie reviendrait à nier la capacité de chacun à vivre comme il l'entend. Cela signifie-t-il alors que celui qui est juste peut s'accommoder des inégalités voire les promouvoir sans mesure à partir du moment où elles ne compromettent pas la liberté individuelle, ou bien est-il le fait d'un homme injuste que de fonder prioritairement son attitude sur la recherche d'une égalité qui va au-delà de l'égalité des libertés ? Il est vrai que l'on ne peut pas considérer comme source de justice la promotion d'inégalités qui sont telles qu'elles créent des groupes dominants et dominés, des désaccords sociaux et une forme d'anarchie dans la distribution des ressources et des avantages sociaux.
Pour répondre à ce problème nous commencerons par défendre l'idée qu'être juste, c'est réclamer l'égalité des libertés, c'est-à-dire une égalité non-absolue et respectueuse de la liberté des individus. Nous insisterons même dans un second temps sur le fait que l'égalité stricte est souvent injuste dans sa rigidité et inadaptée aux cas particuliers. Mais, nous terminerons sur la nécessité néanmoins, pour le législateur, de réclamer l'égalité comme un remède contre des inégalités sources de toutes les désunions civiles, l'égalité, correctement pensée, peut alors devenir un vecteur de promotion du bien commun.


I- Pour que réclamer l'égalité soit juste, il faut que ce soit compatible avec la liberté. On peut donc réclamer l'égalité des droits, mais pas réclamer une égalité telle qu'elle conduise, par exemple, à contrevenir aux droits des individus.
1- Car la priorité de la justice est la défense et la protection de la personne humaine (égalité des droits attachés aux personnes). Égaliser les conditions, c'est violer l'intégrité de cette personne au nom de l'égalité et, en conséquence, les considérer comme des moyens et non comme des fins en soi.
Ref. Nozick.

2- Car ce serait contrevenir au droit de propriété qui est acquis par le mérite individuel et n'a pas besoin de l'accord d'autrui pour être ou non. De ce fait, il s'agirait d'un non-respect du mérite individuel et de l'ordre naturel des choses.
Ref. Locke, Lemercier de La Rivière.

3- mais, il ne s'agit pas alors d'une égalité totale, mais slt de l'égalité des droits dont peut résulter de grandes inégalités. Ainsi, on peut arriver au point de dire non que les inégalités sont justes, mais au moins qu'il peut ne pas être injustifié de réclamer que la justice les protège.
Ref. Hayek.

Transition : cela ne veut-il pas dire alors qu'on peut concevoir qu'être juste puisse revenir à promouvoir les inégalités ?

II- La justice n'est-elle pas contraire à l'égalité stricte qui est souvent injuste dans sa rigidité et inadaptée aux cas particuliers ? Aussi, la vertu de justice, la vertu du bon juge est l'équité qui rend à chacun le sien, considère les mérites et les cas particuliers et pas seulement l'application strictement égale de la même loi pour tous.
1- car être c'est savoir maintenir l'ordre social au bénéfice de tous, ce qui n'en passe pas par l'égalité mais par une série de dissymétries. C'est une raison pour laquelle Bentham se moque du principe d'égalité à l'oeuvre dans la Déclaration des droits de l'homme. De la même manière Tocqueville montre les dérèglements auxquels conduit l'amour de l'égalité des peuples démocratiques. Si la justice est le maintient d'un ordre visant la conservation du peuple tout entier alors on ne peut douter qu'elle n'en passe pas par l'égalité.
Ref. Bentham.

2- car si la justice c'est rendre à chacun ce qui lui revient donc à la fois adapter une législation générale aux cas particuliers (règle de Lesbos) et donner à chacun en fonction de son mérite. Il s'agit donc de rendre l'inégal à l'inégal.
Ref. Aristote.

3- mais cela veut-il dire qu'il faille, pour autant, abandonner toute forme d'égalité dans la distribution. Aristote montre qu'il s'agit, en réalité, d'une égalité de rapport, autrement dit que l'ordre social exige le maintien d'une proportion commune. Le problème est que dans des sociétés complexes et pluralistes, il semble difficile de trouver une proportion commune, est-ce à dire que l'on doit laisser les inégalités à elles-mêmes et à leurs dérèglements.
Ref. Aristote.

III- Il faut donc combattre les inégalités pour qu'elles ne soient pas telles qu'elles puissent conduire à des situations d'instabilités sociales par l'égalité comprise comme remède et comme promotion du bien commun.
1- car les inégalités représentent un péril social, sont une pathologie sociale.
Ref. Rousseau.

2- car les inégalités violent nos sentiments moraux : pitié naturelle ; et la possibilité de la reconnaissance.
Ref. Rousseau, Honneth.

3- donc, l'égalité instaurée par l'ordre politique peut servir de remède aux inégalités nuisibles car constitutives d'un déni de reconnaissance, d'une domination des individus ou d'instabilités sociales. Le politique doit donc être pensé comme l'instaurateur de la justice qui en instituant un supérieur commun permet de régler les inégalités selon des normes communes et égales pour tous sans pour autant imposer une égalité absolue qui confinerait à l'identité et nierait le pluralisme (qui est consubstantiel au respect de la liberté de chacun).
Ref. Rousseau.

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