3) L'hypothèse neuroscientifique.
Peut-on régler la question de l'évaluation du bonheur à travers l'étude du degré d'excitation cérébrale? (cf. Sir Richard Layard, Le prix du bonheur, Paris, Armand Colin, 2007). Cela permettrait de réduire les problèmes de valeur inhérents à la logique de la quête du bonheur à l'observation simplement quantitative d'un phénomène physiologique publiquement observable.
Mais, il y a là une véritable erreur de catégorie pour parler comme Ryle dans le Concept d'Esprit. Il veut dire par là que l'on se trompe en cherchant les affects quelque part dans le cerveau car le sentiment n'est pas un entité similaires aux parties du cerveau et qui se trouverait quelque part en elles, mais selon lui ce serait également une erreur que de croire qu'il s'agit tout simplement d'une entité et que ne la trouvant pas dans le cerveau on s'imagine qu'elle est un fantôme immatériel attelé au cerveau. Ryle semble considérer le fait qu'avoir un esprit c'est être enclin à agir de telle manière qu'agissent ce que l'on dit avoir un esprit, bref, ça n'est pas une entité mais des choses que des entités (le cerveau et ses parties) sont capables de faire. Aussi, si un affect c'est le genre de chose que le cerveau est capable de faire, cet affect ne désigne pas le fait de s'activer mais certains types de réactions auxquelles on a coutume de donner le nom de joie par exemple (mais ici, on peut considérer que quelqu'un qui imiterait parfaitement la joie sans être joyeux serait considéré comme joyeux néanmoins du point de vue de cette conception). En outre, une autre erreur de catégorie réside dans le fait d'expliquer le pourquoi (les raisons) par le comment (les causes) : à la question pourquoi suis-je heureux? Il est absolument hors de propos de répondre parce que telle zone de ton cerveau est excitée (cf. critique de Platon dans le Phédon critique des physiologues, vue en cours)?
Par ailleurs, une telle hypothèse suppose que l'on admette le cadre théorique qui comprend le postulat non seulement de la concurrence (à tout événement dans l'esprit correspond un événement dans le cerveau) mais aussi celui de l'identité des événements mentaux et des événements cérébraux et, du coup, de la réductibilité autorisant à redécrire le bonheur en termes d'excitation neuronale, ou encore de décrire l'excitation neuronale comme si elle était du bonheur. [On peut toujours dire que ce n'est pas parce que l'on voit l'eau comme un liquide transparent, insipide et désaltérant que c'est un postulat scientifique qu'elle est réductible à H20. Il y a une différence entre l'échelle d'observation (eau – H2O; excitation physique (rougeur, accélération du rythme cardiaque...) - activation d'une zone du cerveau) et le type de chose observé (bonheur composante affective inétendue – excitation cérébrale composant matérielle ayant une extension et un mouvement)] v. P.Churchland. Pour le dire autrement, on peut penser à l'argument de Leibniz dans la Monadologie (§17) :
« On est obligé d’ailleurs de confesser que la perception et ce qui en dépend est inexplicable par des raisons mécaniques, c’est-à-dire par les figures et par les mouvements. Et, feignant qu’il y ait une machine, dont la structure fasse penser, sentir, avoir perception: on pourra la concevoir agrandie en conservant les mêmes proportions, en sorte qu’on y puisse entrer, comme dans un moulin Et cela posé, on ne trouvera en la visitant au-dedans que des pièces qui se poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une perception. »
(peut-être que cet argument leibnizien tombe sous le coup de l'erreur de catégorie, bien que cela soit discutable). Mais ce par quoi le sens commun pense son bonheur est une certaine tonalité affective que génère certaines choses ou situations et qui conduit à certains types de réactions comme le fait de vouloir reproduire les situations heureuses, s'approprier les choses sources de joie... Aussi, à la question : pourquoi suis-je heureux? Une réponse pertinente pourrait être parce que je suis en bonne santé et j'ai telle ou telle chose que j'aime bien parce que j'espère obtenir une chose dont je crois que l'obtention me suscitera de la joie. Il ne faudrait donc pas confondre les causes cérébrales de la joie et les raisons qui font qu'un sujet psychologique est joyeux.
On peut également penser à un argument de Nozick qui critique tant le bonheur réduit à un état mental que le bonheur réduit, corrélativement à un état cérébral (Anarchy, State and Utopia 1974, p.42-45) : si l'on vous aviez le choix entre vie pleine de difficultés où vous devriez agir et souffrir pour devenir ce que vous vous désirez être et où ce serait par le contact avec les choses-mêmes que vous pourriez éprouver bonheur et malheur et une vie où, attachés à une chaise, on exciterait artificiellement la partie de votre cerveau associée au bonheur sans souffrance, autrement dit, en vivant un bonheur pur mais sans activité, ni contact avec les choses-mêmes, à quelques exceptions prêt vous préfèreriez la vie active et difficile plutôt que la vie passive et « heureuse », ce qui prouve que le bonheur dont on parle quand on parle du cerveau ne correspond pas à la vie bonne et sinon une acception équivoque du bonheur (réduite à une stimulation neuronale cause d'un affect positif), c'est au moins une acception partielle qui ne correspond pas à la définition complète du bonheur. Cet exemple vaut comme un argument assez convainquant du fait que le bonheur ne peut pas être qu'une somme de plaisirs purement physiologiques mais qu'il dépend aussi des actes et du type d'actes que l'on fait pour se rendre heureux : le bonheur se vit dans et à même l'action et les choses. Cet argument de Nozick permet certainement de rejeter les conceptions réduisant le bonheur à un strict état mental et cérébral car sans doute qu'un Bentham ou Mill nous conseillerait de choisir le mode de vie qui maximise le plaisir ou le sentiment de satisfaction des désirs. Ceci témoigne donc du fait que la solution d'évaluer scientifiquement et objectivement le bonheur de individus sur la base de l'excitation de telle ou telle zone neuronale n'est pas plus valables que les précédentes. Quand bien même nous serions tous équipés d'électrode permettant d'évaluer une politique publique visant à promouvoir un bonheur égal pour tous, il n'est pas certain que le degré d'excitation heureuse suffise à caractériser le bonheur.
4- L'égalité de satisfaction des préférences : hypothèse béhavioriste (dimension objective) –
La solution béhavioriste des préférences pourrait sembler être une solution non tant pour évaluer, dans un premier temps, que pour déterminer empiriquement ce que l'on évalue quand on évalue le bonheur. Le concept de désir n'est pas d'abord expérimental et, en ce sens, laisse peu de prise à la quantification et tend à soumettre le bonheur à une théorie et au fond à une présupposition de ses sources légitimes, fermant en ce sens la porte au pluralisme des sources du bonheur. En revanche, la notion de préférence apparaît comme plus nettement articulée à l'empiricité. On sait ce que les individus désirent en fonction de ce qu'ils sont enclins à préférer, et ce, en se rapportant exclusivement à leur comportement, et en fonction des classifications et hiérarchies que leurs choix effectifs tendent à mettre en place pour un observateur extérieur. Ceci permet donc de faire l'économie de la boîte noire de la psychée et, ce faisant, de rendre compte sans parti pris de la logique des désirs individuels et collectifs à partir de ce que montre la logique des comportements observables des individus et des collectifs. Ainsi, l'utilitarisme des préférences permet de ne pas subordonner l'accès au bonheur à une série de postulats sur ces sources et ses fondations psychologiques. Bref, il semble qu'une telle version de l'utilitarisme permettrait de conduire l'utilitarisme sur la voie sûre d'une science et ce faisant l'évaluation du bonheur sur lequel il se base pour fonder ses décisions.
Ainsi, Harsanyi, à côté de ce qu'il appelle l'utilitarisme hédoniste de Bentham ou idéal de Moore considère qu'existe un utilitarisme des préférences mieux à même de réaliser le programme utilitariste :
« L'utilitarisme de la préférence, plus fondamentalement, est la seule forme d'utilitarisme qui soit cohérente avec le principe philosophique important qui pose l'autonomie de la préférence. Par là j'entends le principe en vertu duquel, concernant la décision de ce qui est bon ou mauvais pour un individu donné, on ne peut retenir comme critère ultime que ses propres besoins et ses propres préférences. » (John Harsanyi, « Morality and theory of rational behaviour », in. A. Sen et B. Williams (dir.), Utiliarianism and beyond, 1982)
Même si l'on observe des variations d'un individu à l'autre, on peut considérer que le grand nombre permet de lisser ces différences et de trouver le type de préférence moyen dans une population et aussi bien d'exclure les préférences atypiques que les préférences antisociales. Pourtant, encore une fois, le présupposé est double : (a) il tend à considérer que ce qu'un individu préfère constitue son bonheur, mais il peut arriver que ce qu'un individu préfère ne soit pas constitutif de son bonheur, si un individu préfère se suicider cela ne signifie pas qu'il fait ainsi son bonheur (Harsanyi, fait lui-même la remarque); (b) il tend, d'un point de vue linguistique, à substantiver ce qui est préféré en préférence et, d'un point de vue ontologique, à absolutiser ce qui est préféré, or, il n'est pas dit que ce que quelqu'un préfère dans une situation donnée où l'ensemble des choix est retreint constitue, dans l'absolu sa préférence; en effet, il n'est pas certain que l'on puisse dire que le fait que quelqu'un mange des rats en période de disette constitue une préférence absolue pour les rats, ou encore, quelqu'un qui préfère aller au supermarché dans une ville où il n'y a que des supermarchés, ait, dans l'absolu une préférence pour les supermarchés. Bref, une telle conception béhavioriste, interdit de penser des préférences pour ce qui n'est pas (des préférences contre-factuelles et donc la créativité inhérente au désir et à la poursuite individuelle du bonheur), mais donne un blanc seing à la situation effective, car inférer les préférences des personnes de ce qu'elles préfèrent dans une situation, c'est, en quelque sorte, faire d'une situation finie, relative et plastique, un système de référence éternel, absolu et solide, bref, à ne rendre pensable dans le désir que le désir de ce qui est et à ne pas voir dans les préférences actuelles la composante de frustration qui peut les accompagner voire les constituer.
Par ailleurs, si l'on ne peut pas inférer de ce que chacun préfère en situation à une préférence en tant que telle, on ne peut déterminer le degré de bonheur d'une étude de ce qui est préféré par les individus ou les collectifs. D'autre part, déterminer le degré de bonheur du rapport entre ce à quoi chacun peut accéder en fonction des moyens, des opportunités, de l'investissement individuel... et la moyenne de préférences individuelles dans le collectifs, semble être sinon une erreur au moins une approximation. Car si on ne peut nier le caractère en partie mimétique des préférences individuelles, on ne peut nier non plus la dimension toujours plastique et individuelle de la manière dont chacun s'approprie les préférences collectives parfois en s'y opposant, parfois en les détournant mais jamais absolument fidèlement, et ce, relativement, aux réseaux de désirs dans lesquels elles s'intègrent chez chacun. Par conséquent, le type de règle d'évaluation que la moyenne des préférences individuelles constitue n'est absolument pas suffisant pour évaluer le bonheur au sens plein. Le problème est maintenant d'être trop tourné sur les objets préférés et insuffisamment sur le type d'affects ou de pensées qui accompagne ces préférences.
Par ailleurs, d'un point de vue pratique, cela pose un problème dans l'évaluation du bonheur on ne peut pas considérer les préférences irrationnelles, destructrices, antisociales... et par conséquent, il faut admettre que certains types de préférences ne doivent pas intervenir dans la manière dont la puissance publique évalue le bien-être des personnes, ce sont des préférences invisibles, effacées car non politiquement et moralement tolérables. Ce problème est étroitement lié à la sous-détermination des fondements du bonheur et par un attachement excessif à la positivité. Mais, ce faisant, il n'existe plus de bonnes raisons du point de vue d'une logique de la maximisation des préférences d'en évacuer certaines, il faut faire la part des vraies ou bonnes préférences qui peuvent rentrer dans le calcul de maximisation et dans le processus d'évaluation et celles qui en sont exclues. Sortir d'un tel guépier supposerait donc de retrouver un fondement non arbitraire des préférences sans retomber dans les écueils du psychologisme.
Pour conclure cette partie nous soulignerons que le problème principal de l'utilitarisme est certainement le caractère paternalisme qu'il instaure. En polarisant le rôle de l'État sur les conditions de l'accès des individus au bonheur, il tend à se substituer à eux et à investir une sphère à laquelle il n'est pas supposé s'intéresser. C'est pourquoi il semble important de rappeler le principe de la liberté que doit garantir l'État et donc aussi la capacité de chacun à se donner les moyens d'être heureux et de faire son bonheur comme il l'entend, face au principe du bonheur que serait censé investir l'État pour les utilitaristes.
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