2- L'égalité des conditions
Alain Renaut, Un humanisme de la diversité, essai sur la décolonisation des identités, Paris, Flammarion, 2009.
Patrick Savidan, Repenser l'égalité des chances, Paris, Grasset, 2007.
Karl Marx, Philosophie, Paris, Folio, 1982.
Alexis de Tocqueville, La démocratie en Amérique, Paris, GF.
Ce qui justifie d'examiner un autre type d'égalité c'est que l'on constate que l'égalité juridique ne suffit pas à instaurer une égalité acceptable par tous et qu'il reste de nombreuses inégalités matérielles ou sociales compatibles avec l'égalité de droits. Aussi, l'égalité des conditions permet-elle de donner un traitement théoriques à ces inégalités compatibles avec l'égalité des droits. De manière générale, la notion d'égalité des conditions est une égalité sociale avant d'être une égalité juridique devant la loi ou en droits qui conduit à s'affranchir de l'idée selon laquelle la société serait structurée selon des rangs sociaux. Il peut donc exister des inégalités mais qui ne sont plus liées à l'existence de classes sociales, en raison de la mobilité des individus qui peuvent tous prétendre aux plus grands avantages sociaux et tous être dans la position la plus désavantagée. Il faut distinguer l'égalité comme visée normative historique (qui est globalement l'égalité en droit de tous les individus) de l'égalité réelle. Cette égalité réelle que l'on peut aussi appeler égalité des conditions peut recevoir plusieurs niveaux de traitement : soit un traitement minimaliste négatif qui consiste seulement en la lutte contre les discriminations qui introduisent des conditions humaines dans la condition humaine ; soit un traitement maximaliste qui vise une égalisation matérielle des conditions de la vie non pas seulement comme résultat du libre commerce des hommes mais comme résultat de politiques étatiques contraignantes pour les individus.
1- Démocratie et égalité des conditions.
Comme nous l'avions déjà souligné, Tocqueville considérait que la vie démocratique devait s'acheminer vers une égalisation des conditions. La première raison est qu'elle se fonde sur un rejet d'une société de classes ou d'ordres et sur le principe de l'égalité des droits. Mais il est douteux néanmoins que cette égalisation des conditions se fassent spontanément car il existe, en même temps, une tendance incontestable des sociétés à réintroduire des privilèges d'un côté et des discriminations de l'autre. C'est, de toute façon, par pour Tocqueville un constat positif car cette égalisation des conditions s'accompagne d'une pente glissante vers la médiocrité des individus qui composent la société, la perte de tout idéal et de tout perfectionnisme.
« La haine que les hommes portent au privilège s'augmente à mesure que les privilèges deviennent plus rares et moins grands, de telle sorte qu'on dirait que les passions démocratiques s'enflamment davantage dans le temps où elles trouvent le moins d'aliments » (De la démocratie en Amérique, T.II, Paris, GF, p.361)
Il est vrai, néanmoins, que si tous ont les mêmes droits d'accès aux charges, que ces charges ne sont pas réservées à certains ; que si tous ont l'accès à une propriété pleine et entière et pas seulement certains d'entre eux... on obtient alors une mobilité sociale et une égalisation des conditions. Comprenons par égalité des conditions, le fait que n'existent plus de discriminations non fondées sur des raisons de mérite, de choix ou d'actions individuels. À ce titre, tout le monde est originairement comme ayant la même condition de départ que les autres et que les seules raisons des différences ne peut être la conséquence de droits différents et, de ce fait, ne peut être que la conséquence de ce que chacun a fait de la condition égale de départ.
C'est certainement sur cette base démocratique que l'on peut comprendre la lutte contre les discriminations, pour la parité, contre le racisme où l'on voit donc que l'égalité des conditions de base qu'exige la démocratie tels que personne ne soit avantagé ou désavantagé dès l'origine et ne soit reconnu socialement que pour les qualités et les actes dont il aura su faire preuve. Ainsi, l'égalité des conditions apparaît bien comme une structure élémentaire des démocraties et ne peut en rien se réduire à la seule égalité des droits formels. Car il est évident que si les femmes et les hommes ont le même droit de travailler, par exemple, il demeure plus difficile à une femme, en période de rareté des offres d'emploi d'en obtenir un ayant, par ailleurs, un niveau de qualification égal avec un homme. On ne lui interdit pas de postuler mais seulement des systèmes de discriminations s'introduisent qui font qu'elle a moins de chance de pouvoir exercer son droit qu'un homme au point que l'on peut avoir le sentiment légitime qu'être femme est une condition qui désavantage une personne humaine indépendamment de ses qualités. Le but étant que les différences de condition qui parviennent toujours à s'instaurer soient réduites ou supprimées.
C'est certainement dans ce cadre également que l'on doit comprendre l'idée d'une « promotion de la diversité ». Il s'agit de supprimer les groupes subissant des discriminations (homosexuels, femmes, personnes de telle ou telle origine, personnes pratiquant telle ou telle religion...) au profit d'une promotion des différences, de la considérations des différences non comme des handicaps mais comme des qualités. Cette conception de l'égalité des conditions n'est absolument pas négatrice de la capacité de chacun de vivre selon sa propre conception du bien, au contraire, elle permet de faire que quelqu'un ne soit pas discriminé pour ses options spirituelles par exemple.
Cette conception de l'égalité des conditions a pour ambition moins de rendre les conditions de vie des individus matériellement égales, mais seulement de donner à chacun les mêmes possibilités de départ en sorte que personne ne soit discriminé pour ce qu'il est, pour sa condition. Elle n'est donc pas négatrice de l'identité individuelle tout en partant de l'appartenance de tout individu humain à la condition humaine, ie tout en promouvant une forme d'universalisme qui ne présage pas de ce que doit être l'homme mais seulement du fait qu'être porteur de telle ou telle qualité humaine particulière (de naissance, de sexe, de religion...) ne peut donner lieu à une discrimination, c'est-à-dire à la création de castes, de classes, d'ordres... Il s'agit de considérer donc qu'aucune personne humaine ne peut être considéré comme en dehors de la condition humaine commune ou discriminé dans le cadre de cette condition commune.
Le principe même de l'égalité des conditions est de prendre en considération tous les domaines de la vie sociale qui peuvent donner lieu à des différenciations, à des discriminations à cause de l'appartenance à un groupe doivent donc être battues en brèche. On peut donc considérer, comme le fait Alain Renaut qu'il y a deux types d'universalisme : un universalisme qui cherche, en réalité, à promouvoir une conception essentialiste de l'homme (c'est l'universalisme républicain qui a présidé à la colonisation, au désir de civiliser les peuples colonisés en promouvant, en réalité, une certaine conception de la nature humaine au détriment de la conception de la vie que pouvaient avoir les colonisés) ; et un universalisme de la diversité qui cherche à faire en sorte que les hommes ne soient pas réduits à leurs appartenances sans leur demander de s'assujettir à un seul et unique modèle de la vie humaine. Dans ces conditions, on a une égalisation des conditions à la seule condition humaine sans qu'il n'y ait plus aucune classe, aucun ordre qui détermine, par la naissance et l'enracinement ce que l'on sera. Ainsi, la première manière de comprendre l'égalité des conditions est-elle la destruction de toutes les rigidités qui tendent à traiter une personne pour son appartenance à un groupe, autrement dit considérer l'appartenance à ce groupe comme une condition, et d'autre part, dans son versant positif, à n'admettre pour seule condition que la condition humaine.
Concernant, par exemple, la discrimination sexuelle et la revendication de l'égalité des sexes par les féministes, un auteur comme Judith Butler (Troubles dans le genre) ne pense pas que le genre (sexuel : homme/femme) soit une construction purement culturelle (par opposition au sexe qui serait naturel) mais elle considère que c'est le genre, ie la représentation de la sexualité à travers laquelle s'exprime et se produit une structure de domination, qui crée un sexe . Le sexe n'est pas la forme naturelle du genre mais correspond à ce que le genre a besoin d'imaginer, pour fonctionner en tant qu'instrument de pouvoir, ce sont ces instruments de domination intérieurs à la condition humaine pour donner artificiellement une position de supériorité aux uns et d'infériorité en accréditant l'idée qu'il existe une condition féminine et une condition masculine associés à des rôles, des fonctions, des sensibilités naturels bien particuliers, instaurant donc deux conditions dans la condition humaine qui cachent, en réalité, des dispositif de pouvoir. Les différences ne peuvent être justifiées que sur la base d'une condition originelle commune. À ce titre, on voit comment des structures de domination, par exemple, genrés tendent à mettre en place des différenciations de condition.
Nancy Fraser, Qu'est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution :
« Sous cet aspect, l'injustice de genre apparaît comme un type d'injustice économique réclamant réparation sous la forme d'une redistribution. Tout comme dans le cas de la classe, la justice entre les sexes requiert une transformation de l'économie politique qui abolisse sa structuration par le genre. Pour éliminer l'exploitation, la marginalisation et le dénuement sexués, il faut abolir la division sexuelle du travail, tant celle qui est liée à la distinction entre travail rémunéré et travail non rémunéré que la division sexuelle du travail rémunéré »
Susan Muller Okin considère qu' « un avenir juste serait un avenir désencombré du genre ».
Une politique de la diversité est censée promouvoir un universalisme non essentialiste capable de faire droit aux différences sans réduire l'humanité à une série de différences incommensurables (sans être différentialiste et relativiste), mais en imposant que les différences soient considérées d'une part comme des atouts et, d'autre part, ne soient pas considérés comme des sources de discrimination et comme des moyens pour réinstaurer des classes. Il s'agit donc, au-delà de tout, d'éviter que les différences deviennent des sources de crispation identitaires et entraînent des luttes et des logiques de domination. Encore une fois donc, ce programme est bien fidèle à l'esprit démocratique et s'achemine bien vers une égalisation des conditions comprise comme (a) comme revendication de l'existence d'une seule condition qui est la condition humaine égale pour tous, (b) comme promotion de la diversité humaine, (c) comme suppression des causes de discrimination et de domination liées à l'assignation des individus à tel ou tel groupe d'appartenance car la nature de l'homme n'est pas d'être enracinée, ni déterminée dès la naissance, mais précisément de pouvoir avoir les moyens de vivre selon ses propres conceptions sans faire obstacle à cette même possibilité pour les autres, ce qui suppose donc aussi, positivement, de donner une valeur à la diversité des options plutôt que d'en faire des sources de fermeture.
Il y a une variété quasi infinie de vivre une vie humaine : genre, homosexualité, validité, handicap, hétérosexualité, culture, inculture, religion, athéismes, origines, couleur de peau... toutes ces options contribuent à donner une teinte à la vie humaine et loin qu'il faille y renoncer en se disant né nulle part, il s'agit de ne pas faire une hiérarchie entre ces divers modes d'être humain mais au contraire de voir leur capacité à enrichir le vivre ensemble sur le mode d'une valorisation de la diversité. Il s'agit donc d'égaliser les conditions en évitant d'une part les discriminations et d'autre part, dans son versant positif, en promouvant la diversité comme valeur et comme richesse. L'idée est donc l'universalité de la personne humaine dans sa capacité à s'arracher aux déterminismes et à produire elle-même les conditions de sa propre existence, et d'autre part, l'existence dans le trajet existentiel de chacun de caractéristiques diverses qui rendent ces existences divergentes dans leurs manifestations : handicap, préférence sexuelle, foi religieuse, goût divers qui peuvent être sources de discrimination (vestimentaire, musicaux...), diversité culturelle... Il s'agit donc d'une « diversification de l'humain » (Alain Renaut, p.72), « irréductible diversification de ce qu'est l'humanité en nous » (p.73) :
« Ce terme de 'diversité', nous commençons à l'entrevoir, insiste au fond sur le fait que ces identités dans lesquelles nous nous reconnaissons sont, non seulement pour chacun de nous des identités à soi, constitutives du rapport que nous entretenons avec nous-mêmes et de la représentation que nous nous faisons de ce que nous sommes, mais des identités distinctives d'autres identités. Des identités qui jouent ainsi un rôle, non plus seulement dans l'affirmation de soi, mais dans le rapport aux autres, sur le mode de la reconnaissance de l'irréductible diversification de ce qu'est l'humanité en nous » (p.72-73)
Alain Renaut évoque, par exemple, le processus de la créolisation théorisé par Edouard Glissant. Pourtant même si reconnaître que l'on a tous des identités rhyzomatiques qui viennent de partout et ont vocation à se mélanger dans la diversité humaine, on ne peut nier, cependant, que le modèle créole ne laisse pas d'entretenir des relations hiérarchiques de domination au sein même des individus qui peuvent privilégier la part de leur identité blanche européenne sur la part de leur identité noire africaine et que la promotion de la diversité ne résout rien si elle n'est pas sous-tendue par une recherche de l'égalité des conditions matérielles de la vie des hommes. Le fait de garantir à tous un accès égal au même système de droits de base et d'éviter les discriminations n'implique en rien que des inégalités matérielles ne se produisent et se développent et que, de ce fait, des situation d'inégalités injustes s'instaurent. C'est la raison pour laquelle, au-delà d'une promotion de la diversité, il s'agit également de penser les conditions de l'égalité matérielle entre les individus.
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